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Tuesday, January 3, 2012

C’était Beau Bassin…

Beau Bassin est réputé pour son climat moins chaud que celui de la côte et moins pluvieux que celui des hauts. Un harmonieux ensemble de maisons coloniales y fut construit du milieu du XIXe siècle au début du XXe. Grandes ou petites, elles étaient toutes entourées de grands jardins, les « cours », particulièrement réputés pour leurs arbres fruitiers. Le long de rues tranquilles, les frondaisons des letcheyers et des longaniers abritaient le passant des rigueurs du soleil. Très verts, les jardins étaient ponctués de grands palmiers, dyspsis, roystoneas et dictyospermas indigènes. Les haies en bambou bien taillées déroulaient leur ruban vert de maison en maison, de verger en verger.

Le Mauricien aurait pu respecter ces cours et ces maisons, travail de plusieurs générations. Il a choisi de tout détruire.



La ballustrade d'origine a disparu dans les années 80;
à l'origine, il s'agissait de colonnettes de bois sculpté.

Cette maison de Beau Bassin date du milieu du XIXe siecle. L’aile de droite a été ajoutée au début du XXe siècle. On la découvrait au fond d’une longue allée de manguiers qui filtraient la lumière, créant des taches de couleur sur le gravier de basalte. Dans le rond point traditionnel, devant la maison, un gros oiseau du paradis déployait ses ailes en une fontaine de verdure. Tout près de la maison, sous le bougainvillier écarlate, un buisson de chapeau chinois faisait la joie des enfants.

Chaque modèle de porte de chaque maison ancienne était unique.
Moniseur A. sous sa varangue

2006. Sous la varangue, le propriétaire des lieux attend le visiteur calé dans un vieux fauteuil créole. Avec son paletot impeccable et sa casquette de marin vissée sur ses cheveux immaculés, on dirait le fils du capitaine haddock et d’un lord anglais. Il lâche son « whisky on the rocks » pour répondre au téléphone, un vieil appareil noir où est écrit « Listen before dialling ». il fait signe de le suivre. Dans le salon, dans la salle à manger, de nobles meubles en bois locaux ou venus par bateau il y a plus d’un siècle. Sur la console, une pendule rythme paresseusement le temps qui passe. Dans la vitrine, un service en cristal ciselé. Tout au fond de la maison, l’office déborde d’un désordre souverain. Dans la chambre, le lit de fer est si haut qu’un marchepied est nécessaire au bonhomme pour aller se coucher. Voulez-vous des mangues ? Des longanes ? Des jamalacs ? Il y en a plein la cour. Si si, j’insiste, prenez-en quelques uns…

"Listen before dialling"

La maison fut vendue. L’acheteur voulait tout démolir pour faire des buildings. On parlementa. Donnez-nous deux semaines.  On pourrait démanteler la vieille dame, planche par planche, pierre par pierre pour la reconstruire ailleurs à l’identique. On replanterait les manguiers. On pourrait presque faire comme si rien ne s’était passé. L’homme refusa. Deux semaines, c’est trop de temps. Et le temps, c’est de l’argent.

Aujourd’hui, la maison coloniale c’est trois immeubles orange en plein cœur d’un Beau Bassin méconnaissable. Il ne reste plus un arbre, plus une pierre, plus une planche d'un siècle et demi d'art de vivre mauricien.





Une maison coloniale typiquement mauricienne:
les proportions, les décorations, la varangue soulignée par un bandeau orné de losanges imbriqués, la forme de l'auvent, la facture des portes, les couleurs des murs, du toit et des volets - tout est mauricien dans cette construction.

Les deux photos ci-dessus: la maison juste avant la démolition:
la pluplart des arbres et plantes ont déjà ete coupés, l'oiseau du paradis arraché,
la maison n'est plus entretenue et attend les bulldozers.
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Friday, December 30, 2011

L’état mauricien fait raser la maison du Prince des Poètes


La Nef est une maison de corail.

C’est là que le poète mauricien Robert-Edward Hart de Keating passa les onze dernières années de sa vie.

Située à Gris-Gris, au battant de la lame, cette maison est unique en son genre à Maurice. Construite par les amis du poète, elle contient des portes et fenêtres provenant de vieilles maisons coloniales des hauts de l’île. Toute simple, la Nef dégage un mystère calme et serein.

Trois couleurs dominent ce coin isolé de l’île : le bleu intense de la mer du sud, le vert profond des badamiers de la plage, la blancheur éclatante du corail qui est partout:  sur la plage en demi-lune, sur les murs de la maison, dans les récifs où s’écrase la houle.

Et puis, à l’intérieur de la Nef,  c’est le royaume du clair-obscur : le châlis rustique (sol en ciment teinté), les meubles en bois sombre, les reliures en cuir des nombreux livres anciens qui peuplent la Nef.


La Nef en 1975, vue de l'allée

Mais c’est vrai, il faut mettre tout cela au passé : en 2001, l’état mauricien fait démolir la Nef, pourtant classée monument historique, dont il est propriétaire. Aujourd’hui, un pastiche en béton a pris sa place.

Dans sa simplicité grandiose, la Nef représentait la quintessence de la civilisation sur une île perdue : une civilisation humaine, tranquille et cultivée, subordonnée à la nature sublime qu’elle remercie humblement de bien vouloir l’accueillir au sein de son paradis.

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Ci-après: un magnifique poème de Robert-Edward Hart consacré à son pays: 


Terre des morts et des vivants

Rien n'est doux à mon cœur autant que cette terre
Où j'ai vécu
Rien n'est plus haut que ce ciel
Rien n'est plus sûr que la mer Indienne où mes pères ont arrêté
L'élan de leur nef
Tout est bien puisque, triste Jason en deuil des toisons d'or
J'ai retrouvé du moins le cœur de la patrie où reposer
Mon cœur dont la fièvre s'endort au rythme familier
Des choses tant chéries
Ici je puis encore évoquer mon enfance
Parmi le paysage où sommeillent mes morts
Et perché sur le sol, écouter clairs et forts,
Les conseils maternels de mon Ile de France
Ici je suis moi-même et tel que je me veux :
Farouche et tendre, libre et doux, triste et joyeux
Terroir qui m'a nourri, je te donne un poète
Et si je te dois mieux pour te payer ma dette
Voici tout mon amour, mon bel amour d'hier :
Un peu de cendre, hélas, dans le creux de ma main
Je mêle cette cendre à ton sol riche et fier :
Puisse-t-elle fleurir une rose demain
Et s'il te faut, pour bien épanouir son charme,
Une claire rosée,
Patrie, voici mes larmes


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Extrait d'un article de l'hebdomadaire mauricien "Week End" du 11 Novembre 2001:

"La Nef a été rasée. C'est un terrible sentiment d'impuissance, sentiment d'arriver trop tard, qui envahit celui qui, du bout de l'allée qui menait autrefois à la Maison de Corail, ne découvre plus qu'un tas de gravats et un bulldozer qui remue implacable son bras de fer sur fond de mer.

Combien de temps encore de telles décisions concernant notre patrimoine commun pourront-elles continuer à être prises en tout petit comité ? Combien de temps encore devrons-nous assister impuissants à l'effritement graduel mais implacable de tout ce qui contribue, réellement, au cachet et à l'âme de ce pays?"

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Hart, portrait à l'huile

Georges Duhamel, de l'Académie Française, salue la mémoire de Robert-Edward Hart:

"C'est avec douleur que j'ai appris la mort de Robert-Edward Hart, grand poète et homme charmant. J'ai fait un séjour à l'île Maurice en 1948. Je suis allé passer une soirée chez lui, dans cette retraite marine à la fois délicieuse et austère où il vivait.Il a été un mainteneur de la langue française et de la pensée française dans I'île de la Fidélité. Je pensais souvent à lui avec affection, j'y penserai maintenant avec affection et regret."

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Robert Edward-Hart
Né le 17 août 1891 à Port-Louis, Robert-Edward Hart ressent dès son très jeune âge une passion pour l'écriture. À 12 ans, il sort son premier recueil de poésie. Il travaillera ensuite pour le quotidien Le Cernéen avant de quitter Maurice pour la France. De retour au pays en 1922, Robert Edward-Hart ouvre son propre journal, Le quotidien de l'après-midi. Il sera aussi bibliothécaire à l'Institut de Maurice. Sa passion pour les belles lettres et la philosophie fera de lui un poète de renom. À sa retraite, il se retire à Souillac dans sa maison de corail, où il demeurera jusqu'à sa mort le 6 novembre 1954. Il est enterré au cimetière marin de Souillac, son cœur est conservé à la municipalité de Port-Louis.

Wednesday, December 28, 2011

Mon Repos, Phoenix

Cette maison coloniale du XIXe, siecle située à Phoenix, fut démolie dans les années 1960.

Au rez-de Chaussée se trouvait un vestibule, le salon, la salle à manger, l’office et un « appartement ». A l’étage  se trouvaient les chambres à coucher et un grand bureau. A l'arrière se trouvait un verger de goyaviers. 


La maison dans les années 1920

Comme souvent dans les maisons à étage, le rez-de-chaussée etait en pierre, l'étage et les combles en bois. Les décorations en bois ouvragées de la varangue sont typiques du XIXème siècle mauricien. Chaque modèle etait unique. Si toutes les maisons mauriciennes avaient un air de famille, elles étaient toutes différentes: les portes-fenetres, les ballustrades, les décorations, le perron, l'aspect général étaient toujours uniques. Le grand toit à quatre pans est lui typique du XVIIIème siècle. A partir des annees 1850, les nouvelles constructions mauriciennes etaient souvent couvertes de plusieurs toits a pignon. 


Ci-dessus: lettre du dernier propriétaire, datant des années 20

L'architecture coloniale mauricienne avait un style bien particulier, différent des autres îles à sucre: elle n'avait que peu à voir avec celle des Antilles, souvent plus rustique, des Seychelles, plus rudimentaire, ou celle de la Réunion toute proche, plus géométrique. Seules les fonctions d'atténuation du climat tropical les réunissaient (auvents, combles, persiennes).

Ce qui caractérisait cette architecture mauricienne, c'était avant tout son incroyable diversité, mais toujours dans la cohérence d’un style commun. Chaque maison avait une personnalité unique qui la distinguait entre mille. La maison était un membre de la famille à qui on l’identifiait. Cela d’autant plus facilement que la façade ressemblait souvent à un visage humain, avec deux chiens assis qui vous regardaient droit dans les yeux, et un perron a degré qui vous souriait.

  

Ci-dessus: Mon Repos dans les années 1950

La frénésie imaginative de l’architecture mauricienne s'exprime surtout avec l'émigration de "la bonne société" d'alors vers les hauts plateaux dans les années 1856-7, suite à une épidémie de paludisme. Les bâtisseurs laissent alors libre court à leur imagination : varangues à colonnes ou vitrées; au sol de pierre, marbre ou terre cuite importée de France; balustrades en fonte ou en bois; tourelles pointues ou octogonales; flèches de toit toutes différentes.

Seuls points communs: les proportions, les matériaux et les couleurs. La maison est quasi systématiquement construite en bois sur un sous-bassement en pierre de taille, qui contribue à l’aération de la maison ; le perron en pierre taillé au cordeau est un élément majeur du prestige de la maison.

 

La famille sur le perron principal dans les années 1920.

Les murs en bois sont peints de couleur claire, les contrevents le plus souvent d’un gris bleuté pâle, et le toit de bardeaux le plus souvent noir (à cause de l’ajout de bitume pour une meilleure résistance aux insectes et à la pluie, sa durée de vie était alors de cent ans : cinquante ans sur une face de bardeaux, puis encore cinquante ans en les retournant ; les constructeurs modernes l’ont oublié qui se contentent de vernir les toitures, et s’étonnent de devoir les remplacer après quelques années.)


Il ne reste rien de Mon Repos: ni de la maison, ni du jardin.

Démolition de la Maison Mariette

En Janvier 1904, le couvent  de Lorette de Quatre-Bornes prend naissance dans une maison de location. 

L'année suivante l'évêque, Mgr. O'Neill, fait don aux soeurs d'un arpent de terre.  On y transfère la  «Maison Mariette », une vaste et ancienne maison coloniale à étage qui faisait partie des bâtiments du couvent de Port-Louis. Elle est démontée pierre par pierre, planche par planche, et reconstruite en face du Corps de Garde. Les religieuses s'y installent en mai  1905.


D'autres portions de terrain sont achetées les années suivantes, et le terrain fait actuellement 3 arpents (1,3 hectares).

En 2006, l’évêché de Port-Louis décide la démolition de la belle maison coloniale, la plus grande et la plus belle encore debout à Quatre Bornes.

Une campagne des hauts menacée de destruction

Une « campagne » désigne à Maurice une grande maison en bois des hauts plateaux de l’île et son grand jardin.


Cette prestigieuse maison coloniale se découvre au bout d’une longue allée de camphriers cent-cinquantenaires, au milieu d’un parc de plus de 11 arpents (5 hectares).



La campagne date des années 1850-70. C’est là que le personnage le plus singulier de l’île Maurice intellectuelle du XXe siècle, Malcolm de Chazal (1902-1981), passa son enfance chez ses grands-parents.

Son nom ? Mesnil-aux-Roses



Vendu dans les années 1980, le terrain fut divisé en plusieurs lots, mais a jusqu’ici échappé au « développement ». La maison s’abîme vite faute d’entretien suffisant depuis la vente de la maison. Elle est aujourd'hui abandonnée. Sans une restauration urgente, la dégradation sera irréversible. Seul le pavillon attenant est maintenu en bon état. Les roses, elles, ont depuis longtemps disparu…

Le Pavillon, à l'ombre d'un des plus vieux magniolias de l'île

Quelle ironie de penser qu’un bâtiment de Port Louis, sans rapport avec Chazal, a été alloué à la fondation Malcolm de Chazal en vue d’abriter sa mémoire, quand un lieu qui lui est si personnellement attaché est négligé au point d’être en grand danger de disparition. Dans l’indifférence de tous.




Allée, parc, grande maison ancienne, pavillon, écuries en pierre de taille… Les campagnes de cette importance, ayant conservé autant d’éléments d’origine, ne sont plus qu’au nombre de 6, peut être 7. Elles étaient des centaines à l’indépendance de l’île.


On estime à 20,000 le nombre d’édifices coloniaux détruit à Maurice depuis les années 1960. Ils se réduisent aujourd’hui à une peau de chagrin, et les rares qui sont « restaurés » ne recevraient pas l’aval, par exemple, des monuments historiques français, dont la rigueur n’est plus à démontrer, tant on les modifie jusqu'à les rendre meconnaissables.

A quoi sert le Ministère de la culture à Maurice? Qu’attend-t-on pour sauver Mesnil-aux-Roses ?

 

 



Ci-dessus: Malcolm de Chazal au Morne Brabant dans les années 1970



http://http//www.chapitre.com/CHAPITRE/fr/BOOK/violet-bernard/l-ombre-d-une-ile-malcolm-de-chazal,1572229.aspx
Ci-dessus: un excellent livre consacré à Chazal et à Maurice

Friday, December 16, 2011

Le Moulin à Poudre en danger de mort

Le Moulin à Poudre est propriété de l’état mauricien.

C'est le plus important ensemble d'architecture civile néogothique subsistant à Maurice. Il est formé de 3 bâtiments en pierre de taille placés  en U, ainsi que d’une haute tour en pierre de trois niveaux et un gros puits en pierre attenant.



Entre autres éléments architecturaux remarquables, les hautes portes des édifices latéraux rappellent le style de Charles Rennie Mackintosh, architecte et designer le plus connu et reconnu d’Ecosse, gourou du mouvement Arts &  Crafts. L’une d’elle a été jetée dans le jardin à l’abandon où elle pourri sous les averses tropicales.





Les bâtiments n’ont fait l’objet d’aucun entretien depuis des décennies. Les toits en bardeaux, eventrés ou disparus, occasionnent des dommages irréversibles aux nombreux éléments en bois : planchers, escaliers, plafonds, portes et fenêtres.






Ironie du sort, un bâtiment tout neuf en béton a été construit à l’entrée du jardin… Et personne n’a pensé que ce budget aurait pu aller a l’entretien des vastes bâtiments anciens, livrés à eux-mêmes.


Le Moulin à Poudre tombe en ruines.

Photo ci-dessus extraite d'un article du Matinal: http://www.lematinal.com/news/local-news/423-Prservation-patrimoine-srieux-retard-rattraper.html